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La pandémie du Covid-19 a entraîné un bouleversement majeur. Elle montre que les Etats affaiblis par quarante ans de politique ultralibérale, ont très difficile à réagir devant l’urgence. La manière dont la Chine a traité la propagation de ce virus est symptomatique d’un régime qui a la force, pour reprendre la fameuse formule de Mao, d’un tigre de papier ! Le pouvoir a d’abord nié l’ampleur du problème. Il a emprisonné le médecin qui avait découvert et alerté les autorités sur le danger de cette pandémie. Ensuite, on l’a hospitalisé. Trop tard, il en est mort ! Un début de révolte s’est déclenché dans le Wuhan, la province où le coronavirus est apparu. C’est la première fois que le régime communiste totalitaire de Pékin (ou Beijing si vous préférez…) se trouve dépourvu devant une telle situation.

L’Union européenne aux abonnés absents

Aux Etats-Unis et en Europe, il a fallu attendre près de trois mois avant que Trump décide l’état d’urgence dans son pays en accompagnant ses mesures d’une interdiction de vols vers et en provenance de l’Europe. Au sien de l’Union européenne, des pays comme la France, la Belgique, l’Allemagne, le Danemark se décident enfin à prendre des dispositions de santé publique et de confinement dont on mesurera l’efficacité dans les semaines à venir. Seule l’Italie a pris les choses en main avant ses voisins au vu de l’ampleur de la pandémie en Lombardie. On observera qu’en l’occurrence, les institutions européennes sont comme à leur habitude aux abonnés absents.

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Vendredi, le lendemain de l'annonce du plan de lutte contre le coronavrius par le gouvernement belge, ce fut la panique dans les grandes surfaces : les clients se précipitaient sur les pâtes et le papier de toilette !

Le second choc qui est consécutif du premier est le dévissage boursier qui est l’indice d’une nouvelle crise économique et financière majeure douze ans après celle de 2008. « L’économie mondiale est fragile ! » a déclaré l’économiste belge Vincent de Callataÿ. En réalité, l’économie mondiale s’effondre. Le coronavirus a servi de déclencheur.

Le rôle des Etats-Unis et de la Chine : interdépendance ou dépendance ?

Quelles sont les raisons de cette récession qui était prévisible depuis plusieurs années mais qu’on n’a pas voulu voir venir ? La première d’entre elles est le déséquilibre créé par le libre-échange. Deux grandes puissances économiques comptent désormais dans le monde : les Etats-Unis et la Chine. La division géopolitique n’est plus USA versus Russie, mais USA versus Chine. Les autres pôles économiques comptent pour du beurre : l’Union européenne divisée et en voie d’éclatement, les fameux BRICS à savoir les grands pays du Tiers-monde émergents – le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud – plus la Russie sont dépendants chacun d’un des deux « grands ». Par exemple, la Chine avec son projet « Route de la soie » appelé en anglais « One road one belt » cherche à encercler le continent euroasiatique d’une ceinture de routes commerciales maritimes comme ferroviaires. Elle crée donc une dépendance des pays « encerclés » par sa ceinture.

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La route de la soie ou "one road one belt" est un gigantesque projet du régime de Pékin : des voies ferroviaires, rout!ères et maritimes entourant le continent eurasiatique avec le contrôle des ports de l'Est africain. La "mondialisation" à la chinoise...

Cependant, la Chine est dépendante aussi. Uranopole a évoqué en 2016 le conglomérat Foxconn à Shenzen, ville industrielle chinoise qui a été créée en bordure de Hong Kong en 1979. Cette entreprise taiwanaise située dans le territoire de la Chine populaire (http://uranopole.over-blog.com/2016/01/les-islaves.html) exploite des milliers d’esclaves qu’on appelle « Islaves » qui fabriquent les composants de quasi toutes les marques de Smartphones, d’Iphones, de PC, etc. Avec la crise du coronavirus, cette usine est fermée. Résultat : la Chine appelée « l’atelier du monde » n’exporte plus rien et les firmes comme HP, Acer, Aus, Apple, etc, toutes étatsuniennes et leurs filiales européennes. ne vivent plus aujourd’hui que sur leurs stocks. Quid, le jour où ils seront épuisés si la pandémie se prolonge ? Et surtout, quel est le sort de ces milliers de travailleuses et de travailleurs réduits à l’esclavage, aujourd’hui en chômage technique ?

Le piège de Thucydide

Cette interdépendance est en réalité un rapport de forces entre les deux grandes puissances. Et il évolue de telle manière qu’il accentue le déséquilibre. Pour cela, il faut se rappeler ce que l’historien étatsunien et spécialiste en géopolitique, Graham Allison, ancien conseiller de Jimmy Carter, a appelé le « piège de Thucydide » (voir Uranopole : http://uranopole.over-blog.com/2019/07/qui-est-big-brother-i.html) :

« Lorsqu’une puissance émergente menace de détrôner la puissance dominante, comme ce fut le cas d’Athènes et de Sparte dans l’Antiquité ou de l’Allemagne et du Royaume-Uni au début du XXe siècle, tous les signaux d’alarme s’allument. (…)

Si Thucydide nous regardait aujourd’hui, il dirait que tout se passe comme prévu. On est en train de se préparer le parfait piège de Thucydide : la Chine est la puissance émergente par excellence et si vous cherchiez quelqu’un pour le rôle du leader de la puissance dominante dans le film, vous ne trouveriez pas mieux que Donald Trump. »

L’émergence de la Chine n’a cessé de croître dès le début du XXIe siècle. L’historien québécois Gilles Vandal écrit :

« Influencée par cette vision stratégique, les décideurs américains choisirent durant les années 1970 de développer une relation étroite avec la Chine en partant du principe qu'ils pourraient gérer de manière pacifique l'essor de cette dernière. En un mot, ils voulaient éviter la confrontation et ne pas tomber dans le piège de Thucydide.

Entre 1980 et 2010, les États-Unis étant la puissance dominante, les relations sino-américaines ne posaient pas de problèmes importants. Mais depuis la donne a changé substantiellement. L'émergence de la Chine comme puissance concurrentielle des États-Unis est devenue aujourd'hui très évidente.

En 2000, la Chine contrôlait seulement 4 % de l'économie mondiale, alors que la part des États-Unis atteignait 31 %. Aujourd'hui, la part de la Chine atteint 15 %, alors que celle des États-Unis est réduite à 24 %. Plus encore, la Chine est engagée dans un plan ambitieux pour dominer d'ici 2025 différentes technologies futuristes en robotique, dans l'exploration spatiale, le développement de véhicules sans conducteur et l'économie de la nouvelle énergie. »

Le prédécesseur de Donald Trump, Barack Obama, soucieux d’éviter une situation conflictuelle avec la Chine, conclut un traité de libre échange transpacifique avec les autres nations asiatiques afin d’établir un équilibre

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Barack Obama avait une vision bien plus élargie que celle de Donald Trump sur les relations avec la Chine.

« Sous la présidence d'Obama, Washington maintint sa stratégie de coopération tout en prenant acte que l'émergence de la Chine comme puissance montante pourrait défier les États-Unis. Obama proclama dans cet esprit son pivot asiatique. Au lieu de vouloir endiguer militairement la Chine, il préconisa la mise sur pied du Partenariat transpacifique et le renforcement des liens avec les autres pays asiatiques. Sa stratégie était cohérente et visait à endiguer en douceur la Chine. »

Trump, dans sa politique d’America first, dénonça ce traité. Dès lors, les USA sont en confrontation directe avec la Chine avec le risque de tomber finalement dans le « piège de Thucydide ». Cela dit, la crise du coronavirus vient de montrer que le régime de Beijing est moins puissant qu’il veut le faire croire.

Sortir du dogme des 3 % !

Quant à l’Union européenne, elle est hors-jeu en cette problématique des échanges sino-américains qui représentent une part importante du commerce mondial. Sur le plan technologique, elle n’est nulle part. Sur le plan industriel, l’Europe paie sa politique de réduction des coûts du travail qui est à la base de l’ordolibéralisme que l’Allemagne a imposé à toute la zone Euro et qui a rendu le continent quasi exsangue. Par exemple, le scandale Carlos Ghosn montre très bien les énormes dégâts provoqués par les délocalisations qui ont été faites dans le seul objectif de réduire les coûts afin de maximiser les profits. Aujourd’hui, l’Allemagne semble vouloir changer de cap avec le COVID-19 et on a même entendu l’économiste libéral belge Bruno Colmant demander que l’on augmente d’urgence les « dépenses sociales » ! En tout cas, fini la sacro-sainte limite budgétaire de 3 % ! Jacques Attali, le chantre du néolibéralisme à la française et de la mondialisation, le dit lui-même :

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Jacques Attali et Bruno Colmant semblent avoir mis au placard leur vision de l'économie de l'offre et des dogmes monétaires.

« Il faut sortir de ce dogme du 3 % qui n’a plus de sens - il en avait un quand les taux étaient élevés - et réaliser des investissements "positifs". Quand un État dépense de l’argent pour payer ses dépenses courantes par de la dette, c’est scandaleux. Mais quand il s’endette sur des projets pour les générations futures, c’est normal et il n’y a pas de limites à cela. C’est cela que l’on aurait dû faire. De façon urgente, il faut consacrer 3, 5 ou 10 % du PIB à des grands investissements d’infrastructure. Il y a beaucoup d’argent disponible à Bruxelles, dans les fonds, à la Banque européenne d’investissement (BEI) ou chez les particuliers. Mais où sont-ils ces projets ? Les gouvernements n’en proposent pas… »

Colmant, lui, n’y va pas non plus de main morte :

« L’euro est devenu une prison, là où on aurait dû avoir une politique keynésienne expansive. Au lieu de promouvoir les investissements, on a mis en œuvre une création monétaire. Et une création monétaire sans politique d’investissement, cela n’a pas de sens, c’est stérile. On a été prisonnier d’un dogme protestant, allemand, dans ce domaine. Je vois une amplification de la colère sociale. »

Et il y en a, même à droite, qui réclament purement et simplement l’abrogation du Pacte budgétaire ! Les temps changent ! Que ne l’ont-ils dit plus tôt ?

Le système ne tient plus la route.

À propos de temps, Bruno Colmant et Jacques Attali se sont rencontrés pour débattre dans un cercle huppé de Bruxelles. Il est surprenant de constater le revirement de ces deux piliers du libéralisme économique – Notons cependant que Colmant était plus nuancé auparavant, mais on observe un changement fondamental de pensée depuis la crise du coronavirus. Se seraient-ils tous deux rendus compte que le système courait à l’impasse ? Ils ont donné leur analyse à la « Libre Belgique » du samedi 7 mars 2020.

Attali rentre dans le chou :

« … Le système ne tient plus la route. Et au lieu de régler la crise de 2008, on a aggravé la situation en se donnant juste un peu plus de temps… Le coronavirus nous rappelle, par ailleurs, quelque chose de fondamental : nous sommes… mortels. En raison de l’impact psychologique qu’il a, il va accélérer la prise de conscience des faiblesses du système actuel. C’est de la folie dans un monde où les taux d’intérêt sont aussi bas de travailler sans stocks. Le deuxième choc que nous allons subir dans les semaines qui viennent, c’est le choc lié à une économie en flux tendus. Tout ce qui devait arriver de Chine et d’autres pays n’arrivera plus : l’économie va souffrir de ces conséquences indépendamment de la gravité sanitaire de ce coronavirus. Je m’attends à une crise économique extrêmement grave. Sans doute plus grave qu’en 2008 et très différente parce que les armes que nous avions alors ne sont plus disponibles : les dettes publiques sont, par exemple, devenues considérables. Il ne faut pas exclure que les États-Unis mettent leurs taux à -3 %. Tout est possible… »

Il est donc évident qu’après la pandémie du coronavirus, l’économie ne se redressera pas du jour au lendemain. Attali a raison de dénoncer la folie des entreprises transnationales qui travaillent sans stock. On est dès lors à la merci de la moindre anicroche et c’est ce qu’il se passe aujourd’hui ! Quel contrôle a-t-on exerce-t-on sur Foxconn et sur la Chine ? Aucun ! On s’est mis à leur merci, uniquement par l’obsession de compression des coûts. Il faudra absolument changer notre mode de consommation.

Prenons le cas des ordinateurs personnels. Il n’est plus possible d’acheter un appareil de 200 à 300 € que l’on conserve deux ou trois ans. Il faudra accepter de payer deux à trois fois plus un PC de meilleure qualité dont la durée d’utilisation sera doublée voire triplée. Il ne sert à rien d’avoir le « up to date », mais d’accepter de travailler avec une machine qui remplit vos besoins. Et puis, n’oublions pas qu’un ordinateur n’est pas un objet de consommation courante ! Qu’il s’agisse d’une entreprise ou d’un particulier, c’est avant tout un investissement.

Colmant, de son côté, ajoute :

« En réalité, la mondialisation, c’est une exportation de capitaux et une importation de biens comme substitut à la non-mobilité des personnes. On a délocalisé nos forces productives à l’étranger pour en réimporter le produit. Avec le coronavirus, la mobilité des personnes est aujourd’hui un facteur de contamination et d’aggravation de la crise. L’impact systémique de celle-ci est presque imprévisible. On peut imaginer que des chaînes alimentaires, de production de biens et services soient mises en péril avec peut-être à la clé une démondialisation. »

Vers la démondialisation

Eh oui ! « Une démondialisation » ! Elle est indispensable : quelle folie d’importer en Europe de la viande d’Amérique latine ou de Nouvelle Zélande alors que les pays d’Union européenne sont parfaitement à même d’en produire en suffisance. Dans cette mondialisation, on ne tient nul compte de l’impact environnemental : on déforeste des dizaines de milliers d’hectares en Amazonie pour en faire des pâturages pour des élevages de masse au seul bénéfice des transnationales agro-alimentaires. Cela a un impact sur le climat, mais on s’en moque ! Encore une fois, le profit immédiat. Cette sacrée immédiateté où il n’y a plus ni passé, ni avenir, mais le bilan trimestriel au seul profit de la classe la plus possédante.

D’ailleurs, Colmant en est conscient :

« Aujourd’hui, nous sommes dans une conception du temps qui promeut l’oubli du passé et l’ignorance du futur dans une espèce de frénésie d’immédiateté, de perte de repères du temps long. On ne prévoit pas, on n’anticipe plus, on préfère la jouissance immédiate. »

Et la « démondialisation » ne signifie pas le repli sur soi. Revoir, par exemple, nos relations avec les pays du Tiers-monde commence à considérer qu’ils ne sont pas nos fournisseurs de richesses à bon marché. Par exemple, le scandale de l’exploitation du coltan dans la région des Grands Lacs à l’Est de la RDC accompagné d’esclavage d’enfants et de massacres des populations locales est intolérable !

Ainsi, le coronavirus aura eu au moins deux mérites : en revenir à ce bon vieux Keynes et, en changeant notre conception des relations internationales, ne plus considérer notre souveraineté et celle des autres comme un gros mot. Est-ce en revenir au nationalisme ? Certainement pas, mais il faudra apprendre à construire l’Europe autrement si on veut que cette splendide idée d’union des peuples du vieux continent, née d’esprits lucides un peu avant et surtout pendant la Seconde guerre mondiale soit enfin concrétisée par un projet politique solide qui sera le seul à même de bâtir un système social et économique stable et de progrès. Ce sera le seul remède contre le populisme tant redouté…

Vaste programme, mais vital ! Au boulot !

Pierre Verhas

Source: http://uranopole.over-blog.com/2020/03/coronavirus-l-echec-de-la-mondialisation.html